Le mercredi 19 août 2026, deux cents planteurs de la région du Gontougo se sont fait recenser auprès du CCAK dans le cadre du projet IEEA. Un geste administratif en apparence, mais qui pourrait redessiner la manière dont l'État connaît — et soutient — ses producteurs de cajou.
Derrière ce chiffre de 200 inscrits à l'espace Limanso du petit marché de Bondoukou se cache un chantier bien plus vaste : l'Identification des Exploitants et Exploitations d'Anacarde (IEEA). Porté par le Conseil Coton, Anacarde et Karité (CCAK), ce projet vise à constituer, pour la première fois de façon systématique, un fichier national fiable des planteurs de cajou et de leurs parcelles. Mamadou Doumbia, directeur des délégations régionales du CCAK, qui représentait le directeur général Berté Mamadou, a resitué l'urgence de la démarche : elle s'impose depuis 2015, année où la Côte d'Ivoire est devenue le premier producteur mondial de noix de cajou, avec plus de 1,5 million de tonnes récoltées chaque année. Autrement dit, le pays a conquis un leadership mondial sans disposer d'une cartographie précise de ceux qui le font vivre. L'atelier de sensibilisation de Bondoukou n'est donc pas un simple exercice de communication : c'est la première brique d'un système qui doit permettre, demain, de tracer chaque sac de noix depuis l'arbre jusqu'à l'export.
L'identification des exploitants n'est pas une formalité neutre : elle conditionne l'accès futur aux appuis techniques, aux intrants, aux financements et, potentiellement, aux mécanismes de traçabilité exigés par les marchés internationaux — à l'image de ce que le cacao ivoirien expérimente déjà avec le Système National de Traçabilité. Pour une filière anacarde qui pèse lourd dans les exportations agricoles non pétrolières du pays et fait vivre plusieurs centaines de milliers de familles dans le nord et le centre, disposer d'un registre fiable des producteurs devient un levier stratégique : il permet de mieux calibrer les politiques de prix, de cibler les zones à fort potentiel de productivité, et de présenter aux acheteurs internationaux des garanties d'origine et de conformité. À l'heure où l'Union européenne resserre ses exigences de durabilité sur les matières premières agricoles, un fichier producteurs incomplet ou obsolète devient un handicap commercial. Bondoukou, capitale régionale du Gontougo, l'une des zones de production les plus actives, envoie ainsi un signal : la filière veut professionnaliser sa base avant que le marché ne l'y contraigne.
Le succès de l'opération à Bondoukou ne doit pas masquer les défis structurels que ce type de recensement a l'habitude de buter sur le terrain. Ailleurs, dans d'autres filières agricoles ivoiriennes, des campagnes d'identification similaires ont parfois souffert de lenteurs, de doublons, ou d'une adhésion inégale des producteurs les plus isolés, mal informés ou méfiants envers les démarches administratives. Reste également en suspens la question, régulièrement soulevée dans le débat public sur les organismes de la filière agricole, de la manière dont ces données seront ensuite exploitées : simple outil statistique, ou base pour de nouvelles obligations déclaratives et un futur cadre de contrôle plus contraignant pour les planteurs ? Les 200 inscrits de Bondoukou ne représentent, en outre, qu'une fraction infime des producteurs du seul Gontougo ; la vraie épreuve sera de savoir si le CCAK peut répliquer ce rythme d'adhésion à l'échelle de tout le territoire cajou, sans essouffler ses équipes ni ses moyens.
Pour les producteurs de cajou du Gontougo et des régions voisines, le message du CCAK est clair : se faire recenser n'est pas une contrainte de plus, mais une condition d'accès aux appuis de demain. Un planteur non identifié dans le futur registre national risque de rester en dehors des circuits d'accompagnement, de financement et de valorisation de sa production. Les ateliers régionaux de sensibilisation, comme celui tenu sur l'espace Limanso, doivent donc être vus par les communautés rurales comme une opportunité à saisir rapidement, et non comme une formalité administrative parmi d'autres. La mobilisation citoyenne des planteurs, hommes et femmes, jeunes exploitants comme aînés, sera déterminante pour que la Côte d'Ivoire consolide durablement sa place de numéro un mondial du cajou.