DÉCRYPTAGE
Selon le dernier bulletin du cabinet de conseil agricole N'kalo, publié le 16 juin 2026 et basé sur les statistiques douanières vietnamiennes, le Vietnam a importé près de 1,45 million de tonnes de noix de cajou brutes sur les cinq premiers mois de l'année, en hausse de 12 % sur un an. Premier transformateur mondial de cajou, le pays asiatique reste le débouché incontournable de la matière première brute produite en Afrique, mais la répartition de ce volume entre fournisseurs révèle des trajectoires radicalement opposées.
La Tanzanie domine désormais le classement africain avec 154 153 tonnes expédiées (+16 %), portée par une récolte nationale en forte hausse, à 617 683 tonnes selon le ministère tanzanien de l'Agriculture. Mais c'est la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cajou, qui signe la performance la plus spectaculaire : 107 090 tonnes exportées vers le Vietnam, soit un bond de 93 % par rapport à la même période de 2025.
Cette envolée ivoirienne ne doit rien au hasard. Abidjan a intensifié, depuis plusieurs campagnes, sa lutte contre la contrebande transfrontalière de noix brutes, redirigeant mécaniquement vers les circuits formels d'exportation des volumes qui échappaient auparavant aux statistiques officielles — et qui alimentaient en partie les exportations de pays voisins comme le Ghana et le Burkina Faso. Le résultat est sans appel : le Ghana, longtemps fournisseur historique majeur du Vietnam, voit ses expéditions chuter de 51 %, à seulement 28 129 tonnes, tandis que le Nigeria recule de 29 %, à 49 507 tonnes.
« Une récolte décevante et la limitation de la contrebande, depuis la Côte d'Ivoire et le Burkina »
Au total, les quatre grands exportateurs africains — Tanzanie, Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria — n'ont représenté qu'environ 23 % des achats vietnamiens entre janvier et mai 2026, un chiffre qui souligne combien la compétition s'est internationalisée, avec une présence croissante d'autres origines, notamment d'Asie du Sud-Est et d'Afrique de l'Est.
Cette redistribution des volumes ne se fait pas sans tensions diplomatiques et commerciales feutrées entre pays voisins. La baisse drastique des expéditions ghanéennes, directement imputée par N'kalo à la "limitation de la contrebande depuis la Côte d'Ivoire et le Burkina", relance le débat récurrent sur la porosité des frontières agricoles ouest-africaines et sur la concurrence que se livrent les États pour capter la valeur ajoutée de la matière première brute, avant même toute transformation locale.
Cette performance ivoirienne en matière d'exportation de noix brutes interroge également sur la stratégie nationale de transformation locale du cajou, un objectif affiché de longue date par les autorités, mais qui peine à décoller tant que l'essentiel de la production continue de partir non transformée vers l'Asie.
Pour les producteurs ivoiriens de cajou, souvent fragilisés par la volatilité des prix mondiaux et les pratiques de certains intermédiaires, cette dynamique d'exportation accrue doit impérativement se traduire par une meilleure rémunération à la base. La vigilance reste de mise pour que la croissance des volumes exportés profite réellement aux planteurs et ne se résume pas à une statistique macroéconomique déconnectée des réalités du terrain dans les zones de production.