Pendant que des millions d'Ivoiriens vivent sans existence légale, l'Office National de l'État Civil et de l'Identification sort de ses bureaux et forme des relais communautaires en langues locales. Une stratégie de rupture, longtemps attendue — mais suffisante face à l'ampleur du défi ?
Mardi 9 juin 2026, dans l'agence ONECI de Cocody, des hommes et des femmes venus des quatre coins du pays apprennent à parler d'identité — dans la langue de leurs pères. Dioula, bété, baoulé, senoufo : pour la première fois, les messages sur la déclaration des naissances, l'enregistrement des décès et le Régime National des Personnes Physiques (RNPP) seront portés en langues locales, par des voix familières, dans des villages où le français reste une langue étrangère.
Le RNPP : révolution silencieuse ou promesse bruyante ?
Au cœur du dispositif, le RNPP — Régime National des Personnes Physiques — se présente comme une révolution identitaire majeure. Ce fichier centralisé vise à unifier les données d'état civil, d'identification et biométriques de chaque Ivoirien. L'objectif affiché : mettre fin aux doublons, aux fraudes documentaires et à l'exclusion administrative des populations rurales et périurbaines. Sur le papier, c'est un bond en avant. Sur le terrain, des questions demeurent.
un fantôme ne peut ni voter ni emprunter
L'absence d'état civil n'est pas qu'un problème administratif — c'est un verrou économique. Sans acte de naissance ni carte d'identité, un Ivoirien ne peut pas ouvrir un compte bancaire, accéder au crédit agricole, s'inscrire à l'école, ni bénéficier des programmes sociaux de l'État. Selon les estimations de diverses organisations internationales, plusieurs millions de personnes en Côte d'Ivoire — notamment dans les zones rurales du Nord, du Centre-Ouest et parmi les communautés étrangères de longue date — restent en dehors de tout système officiel d'identification.
"Nul ne doit rester en marge de cette opération."
Ago Christian Kodia, Directeur Général de l'ONECI, 9 juin 2026
former des relais sans les équiper ?
Si l'initiative est saluée, elle suscite aussi des interrogations légitimes. Former des speakers en langues locales, c'est bien. Mais ces relais communautaires seront-ils rémunérés, assurés, dotés de matériel fiable ? Des expériences similaires dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest ont montré que les campagnes de sensibilisation mobilisent des volontaires enthousiastes… qui abandonnent faute de soutien logistique et financier. L'ONECI doit clarifier le modèle économique de ce déploiement terrain pour que l'ambition ne reste pas lettre morte.
Le décryptage : une approche enfin adaptée aux réalités du terrain
La véritable innovation ici n'est pas technologique — elle est méthodologique. En s'appuyant sur des communicants qui parlent la langue, l'ONECI abandonne enfin le modèle top-down d'une administration qui « descend vers les populations » pour adopter une logique de proximité culturelle. C'est ce que les spécialistes de la communication pour le développement appellent l'approche « pair à pair » : transmettre un message technique par une voix de confiance, dans un code linguistique familier. Pour que cette stratégie aboutisse, elle devra s'inscrire dans la durée — et non se limiter à une session d'une journée dans les locaux cosys de Cocody.
📌 POINTS CLÉS À RETENIR
• Formation de speakers en langues locales (dioula, baoulé, bété, senoufo…)
• Mission : sensibiliser sur la déclaration de naissance, les décès et le RNPP
• Le RNPP : fichier centralisé pour unifier les données d'identification nationales
• Enjeu : des millions d'Ivoiriens sans existence légale, exclus des services de base
• Alerte : durabilité et financement du dispositif terrain à clarifier d'urgence