Alors que des allégations circulent dans les médias sur la gestion de l’opération d’enlèvement des stocks de cacao, une confusion fondamentale persiste dans le débat public : celui-ci ne distingue pas deux réalités de stock radicalement différentes. Il est temps de regarder les faits en face – de saluer ce qui mérite de l’être, et de poser, sans détour, la question qui fâche.
I. De quel stock parle-t-on ? Une distinction fondamentale
Tout le débat actuel bute sur une confusion que personne ne prend la peine d’éclairer. Quand on parle de stocks résiduels, on amalgame en réalité deux réalités radicalement distinctes, qui n’appellent pas les mêmes réponses – ni les mêmes responsabilités.
Le premier stock est celui inventorié lors de la semaine du 14 au 18 janvier 2026 : 123 000 tonnes de cacao bloquées dans les coopératives, perdant chaque semaine de la valeur, et dont le traitement a mobilisé l’OIA.
Le second stock est celui constitué entre le 20 janvier et la fin de la campagne principale, désormais fixée à fin février 2026. Ce stock, dont personne ne parle, continue de s’accumuler – et crée une confusion préoccupante chez ceux qui, observant son gonflement, en imputent la responsabilité à l’OIA.
II. Un leadership qui a fait ses preuves – sur le premier stock
Il faut le dire clairement : le président Siaka Diakité a assumé pleinement son rôle de leader de la filière sur le dossier des 123 000 tonnes.
Quand des milliers de producteurs voyaient leurs sacs de cacao s’immobiliser dans les coopératives, c’est l’OIA qui a porté leur voix jusqu’au sommet de l’État. C’est grâce aux démarches courageuses entreprises auprès du gouvernement que l’opération d’enlèvement a pu être déclenchée – et qu’un tonnage complémentaire a ensuite été mobilisé pour soulager encore davantage les producteurs les plus exposés. Ce résultat ne s’improvise pas. Il suppose une connaissance fine du terrain, une capacité de négociation institutionnelle et, surtout, une volonté sincère de défendre les intérêts de ceux qui cultivent la terre. Reconnaître ce leadership n’est pas de la flatterie – c’est rendre à César ce qui lui appartient.
À la date du 20 janvier 2026, la campagne principale n’était pas encore terminée.
Entre l’inventaire de la semaine du 14–18 janvier et la clôture fixée à fin février, du cacao continuait d’être récolté, collecté, et entreposé dans les coopératives. Ce stock post-inventaire n’est pas imputable à l’OIA – il est la conséquence mécanique du calendrier agricole.
III. La question qui fâche : le stock du 20 janvier au 28 février
C’est là que le débat bascule. L’OIA a résolu le problème des 123 000 tonnes inventoriées. Mais qu’advient-il des stocks constitués après le 20 janvier et jusqu’à la fin de campagne ? Ce sont ces tonnes-là qui continuent d’affluer dans les coopératives, qui ne bénéficient d’aucune opération d’enlèvement identifiée, et dont le sort reste suspendu à une décision que l’OIA seule ne peut pas prendre.
Poser la question, c’est admettre une réalité brutale : si rien n’est décidé pour ce second stock, c’est comme si la campagne principale avait, de facto, été arrêtée le 20 janvier 2026. Les producteurs qui ont livré après cette date se retrouveraient dans un vide institutionnel que ni l’OIA ni le marché ne sauraient combler sans intervention publique.
Rappel du cadre calendrier et tarifaire
Période Prix bord champ Statut
Campagne initiale : 1er oct. 2025 – 31 mars 2026 2 800 F CFA/kg Modifiée
Campagne modifiée : 1er oct. 2025 – 28 févr. 2026 2 800 F CFA/kg En cours / terminée
Campagne intermédiaire : 1er mars – 30 août 2026 1 200 F CFA/kg Zone d’ombre : stocks non traités
Source : paramètres officiels de la filière café-cacao, Côte d’Ivoire, campagne 2025–2026.
IV. C’est au Gouvernement qu’appartient la décision
L’OIA est une interprofession – pas un pouvoir réglementaire. Elle peut plaider, négocier, alerter. Elle l’a fait avec succès pour les 123 000 tonnes. Mais la fixation du sort du stock résiduel post-20 janvier relève du Conseil du Café-Cacao et du Gouvernement, seuls habilités à déclencher une nouvelle opération d’enlèvement, à adapter le barème ou à prévoir une mesure de compensation.
La question de fond est donc posée :
Qu’est-ce qui est prévu pour les stocks constitués du 20 janvier au 28 février 2026, au prix de 2 800 F CFA, dans une campagne officiellement encore ouverte – mais où aucune opération de traitement n’a été identifiée ?
Si aucune réponse n’est apportée, ces producteurs entrent, sans le savoir, dans la campagne intermédiaire à 1 200 F CFA – soit une perte sèche de 1 600 F CFA par kilogramme.
V. L’OIA : une interprofession, pas un bouc émissaire
Il serait injuste – et intellectuellement malhonnête – de faire porter à l’OIA la responsabilité d’un stock dont elle n’est ni l’auteure ni la gestionnaire. La campagne n’est pas de son ressort ; les prix administrés non plus. Ce qu’elle peut faire – et qu’elle a fait – c’est alerter, mobiliser et obtenir des résultats là où d’autres se seraient contentés de constater l’impuissance.
L’OIA est une interprofession, c’est-à-dire un organe dont la vocation est d’équilibrer les rapports de forces et de représenter l’ensemble des acteurs du secteur : producteurs, exportateurs, transformateurs et pouvoirs publics. Cet équilibre est fragile. Il se construit dans la durée, par la confiance, la transparence et la concertation.
Quand des voix se font les relais de campagnes de dénigrement non étayées – confondant stock géré et stock non traité –, elles fragilisent précisément l’institution qui protège les producteurs.
VI. Aux producteurs : gardez l’œil sur l’essentiel
Ce message s’adresse en particulier aux producteurs et à leurs représentants : ne confondez pas l’OIA avec le problème. L’OIA est votre alliée. La question du stock post-20 janvier est réelle – et elle mérite une réponse du Gouvernement. Mais cette réponse ne viendra pas en affaiblissant l’institution qui a déjà démontré sa capacité à porter votre voix.
L’interprofession n’a de sens que si toutes ses composantes jouent le jeu de la solidarité sectorielle. Les producteurs ont besoin d’un Conseil du Café-Cacao fort, d’une OIA crédible et d’un secteur stable. Ces conditions ne tombent pas du ciel – elles se construisent, et se préservent.
La filière café-cacao ivoirienne a traversé des crises bien plus sévères. Elle en est sortie parce que ses acteurs ont su, aux moments décisifs, choisir la responsabilité collective plutôt que les intérêts partisans. Ce moment en est un. L’OIA a montré ce qu’elle valait sur le dossier des 123 000 tonnes. Il appartient désormais au Gouvernement de montrer ce qu’il est – en apportant une réponse claire et juste au sort des producteurs de l’après-20 janvier.
Tribune libre – DASSO DENIS
Abidjan, 15 avril 2026