Le Système National de Traçabilité (SNT), piloté par le Conseil du Café-Cacao, enregistre ses premiers flux commerciaux officiels. En une semaine, 600 coopératives et près de 38 000 producteurs sont déjà entrés dans le dispositif. Un chiffre qui dépasse de plus de 110 % les résultats de la phase test des années précédentes.
DÉCRYPTAGE
Le bilan hebdomadaire du Conseil du Café-Cacao, portant sur la période du 7 au 13 septembre 2026, confirme la montée en puissance du dispositif national de traçabilité. Environ 600 sociétés coopératives ont utilisé le matériel réglementaire — cartes numérisées, sacs homologués, scellés d'origine — pour certifier le tout premier maillon de la chaîne d'approvisionnement, celui du champ.
Concrètement, près de 38 000 producteurs ont réalisé des ventes de fèves enregistrées via leur carte bivalente, percevant le tarif officiel garanti de 1 200 FCFA le kilogramme pour la campagne 2026-2027. Résultat : environ 26 000 tonnes de cacao ont été collectées dans le strict respect des critères de localisation géographique imposés par le système.
En aval, la chaîne logistique suit le même rythme : la plateforme SYDORE a permis la validation de 450 connaissements par l'ensemble des intervenants — coopératives, acheteurs, négociants — au sein du système central du Conseil du Café-Cacao. Cette validation administrative a autorisé le transfert immédiat de plus de 18 000 tonnes de cacao vers les ports d'Abidjan et de San Pedro, où elles alimentent déjà les circuits d'exportation maritime. Autrement dit, le système ne se contente pas d'enregistrer la production : il la fait réellement circuler jusqu'au port, sous contrôle.
L'enjeu central de cette réorganisation, c'est la préservation des débouchés internationaux de la Côte d'Ivoire, qui expédie environ 70 % de ses fèves vers le marché européen. Le déploiement du SNT garantit l'alignement de la production nationale sur la norme régionale ARS 1000, relative au cacao durable et traçable — un référentiel désormais incontournable pour tout opérateur qui veut vendre en Europe.
Ce cadre strict conditionne l'accès aux marchands et transformateurs soumis aux réglementations environnementales et sociales de l'Union européenne, au premier rang desquelles le règlement européen sur les produits "zéro déforestation" (RDUE/EUDR), qui exige une traçabilité géolocalisée de chaque parcelle productrice. Pour la Côte d'Ivoire, la traçabilité n'est donc plus une option de compétitivité : elle devient la condition d'accès même au marché européen, son principal client historique.
La comparaison chiffrée est éloquente : lors du lancement expérimental du système en 2024 et 2025, le réseau n'avait capté que 12 000 tonnes de fèves certifiées durant les premières semaines d'essai. Le volume actuel de 26 000 tonnes représente donc une hausse de plus de 110 % de la collecte tracée sur la place — la preuve, pour le Conseil du Café-Cacao, que le dispositif est passé du stade expérimental au stade opérationnel.
Cette performance chiffrée, mise en avant par le Conseil du Café-Cacao, mérite toutefois d'être interrogée avec la rigueur qu'impose tout bilan officiel publié par l'institution même qui pilote le dispositif. Une hausse de 110 % par rapport à une phase expérimentale volontairement limitée en volume reste une comparaison à manier avec prudence : elle mesure la montée en charge du système, pas nécessairement l'exhaustivité de la traçabilité sur l'ensemble du bassin de production ivoirien, où des dizaines de milliers de petits planteurs restent encore hors des radars numériques.
La question qui agite les acteurs de terrain reste celle de l'équité d'accès aux outils : cartes bivalentes, sacs homologués et scellés d'origine supposent une logistique et une formation que toutes les coopératives, notamment les plus isolées, n'ont pas encore pleinement absorbées. Le risque d'une fracture entre coopératives "digitalisées" et coopératives en retard de mise à niveau est un point de vigilance que l'interprofession ne peut ignorer.
Pour tout producteur, coopérative ou opérateur de la filière, le message est désormais sans ambiguïté : sans carte bivalente, sans sac homologué et sans scellé d'origine, l'accès au marché européen — et donc à l'essentiel des débouchés du cacao ivoirien — devient impossible à moyen terme. La formation aux outils numériques du SNT et l'accompagnement des coopératives les moins équipées doivent être une priorité partagée entre le Conseil du Café-Cacao, les interprofessions et les organisations d'appui aux producteurs, afin qu'aucun maillon de la chaîne ne soit laissé au bord de la route de la conformité.